"The Next Wave" : comment les financements anti-genre ont explosé
#16 - Et ce notamment grâce à la France
Chacun de ses rapports est une base d’informations et de références très précieuse et largement sous-estimée (je suis d’ailleurs étonnée à chaque fois du peu de reprises médiatiques). Après “Restaurer l'ordre naturel” publié en 2018 et “la Partie émergée de l’iceberg” en 2021, Neil Datta, directeur exécutif du Forum parlementaire européen sur les droits sexuels et reproductifs (EPF), dont je vous ai déjà parlé ici, vient de présenter un nouveau rapport essentiel.
Nommé “The Next Wave” (la Prochaine vague) : How religious extremism is reclaiming power, ce dernier s’inscrit dans la continuité du travail précédent de l’EPF documentant les financements anti-genre en Europe1. Après “Tip of the Iceberg”, qui détaillait comment 117 organisations avaient mobilisé plus de 700 millions de dollars américains entre 2009 et 2018, ce nouveau document identifie 1,18 milliard de dollars de financements anti-genre entre 2019 et 2023, provenant de 275 structures. Soit presque deux fois plus.
Le rapport en question, qui s’étend sur 160 pages, a été rendu public le 26 juin. J’y ai consacré un premier article pour Libération, que vous pouvez lire ici. Mais ayant été limitée par le nombre de signes2 , et ce document d’utilité publique n’étant désormais disponible que sous réserve d’une contribution de 25€ sur le site de l’EPF3, je vous en fais un résumé plus développé ici.
La France, championne des financements “anti-genre”
Premier enseignement, que je développe dans mon papier pour Libé, et pas des moindres : la France est en très bonne position des principaux financeurs anti-genre, et ce tout juste derrière la Hongrie.
Alors qu’environ 73% de ces fonds provient de 27 pays d'Europe, les cinq pays ayant les financements anti-genre les plus élevés sont ainsi :
la Hongrie (172,2 millions de dollars US),
la France (165,7 millions de dollars US),
le Royaume-Uni (156 millions de dollars US),
la Pologne (90,7 millions de dollars US),
et l'Espagne (66,4 millions de dollars US).
1. La Fondation Jérôme-Lejeune
Une bonne place de la France dans le classement que nous devons à plusieurs fonds privés déterminants dans le financements des mouvements anti-droits en Europe, et notamment anti-avortement. Et en premier lieu la Fondation Jérôme-Lejeune, qui occupait déjà la première place dans le rapport de 2021, avec plus de 120 millions de dollars investis entre 2009 et 2018, et désormais plus de 90 millions de dollars depuis 2019 finançant l'activisme anti-genre - soit environ 14% de ses revenus, qui reviennent à des initiatives de “défense de la vie”. La même Fondation Lejeune qui, parce qu’elle est reconnue “d’utilité publique”, bénéficie de dons défiscalisés, comme je l’expliquais dans une précédente série pour Mediapart ici.
2. Le Fonds de dotation GT Editions
En deuxième position des “fondations subventionnaires anti-genre”, selon le rapport : le Fonds de dotation GT Editions créé par Guillaume de Thieulloy, qui a entre autres à son palmarès l’édition des mémoires de Jean-Marie Le Pen et le blog d’extrême droite le Salon Beige. Il est également depuis 2017 collaborateur parlementaire de Sébastien Meurant, sénateur LR ayant rallié Reconquête en 2022 avant de rejoindre le nouveau parti d’Éric Ciotti, l’Union des droites pour la République (Udr), allié du Rassemblement national. En tout, GT Editions aurait déployé plus de 1,9 million de dollars pour des causes anti-genre depuis 2019. Et ce notamment en finançant - tout comme David Lejeune, petit-fils du généticien Jérôme Lejeune - les Conservateurs et réformistes européens (ECR), groupe d’extrême droite du Parlement européen, dont est notamment membre Identité-Libertés, anciennement Mouvement conservateur, présidé par Marion Maréchal. Avec 18.000 euros versés respectivement en 2023 et 2024, le fonds apparaît même dans le top 5 des principaux donateurs de l’ECR.
3. Le Fonds du bien commun
Juste derrière, enfin, apparaît le Fonds du bien commun, du milliardaire ultra-conservateur et fondateur de Smartbox Pierre-Edouard Stérin, avec plus de 1,8 million de dollars investis. Pour Neil Datta, cela ne fait aucun doute : c’est “le plus gros nouvel acteur anti-genre”. Entrepreneur français exilé fiscal en Belgique, ce dernier est notamment derrière le projet politique Périclès, qui prévoit de dépenser 150 millions d’euros ces dix prochaines années pour amener l’extrême droite au pouvoir, comme l’avait révélé L’Humanité en 2024. Pour mener à bien cette mission, Stérin a non seulement recours au Fonds du bien commun, mais également au financement participatif via la plateforme chrétienne CredoFunding, ainsi qu’aux soirées caritatives les Nuits du bien commun, générant des centaines de milliers d’euros par événement, et même plus d’un million d’euros en 2019, pour des associations dont certaines pourraient clairement être qualifiées d’anti-genre. Sans compter la société d’investissement Otium, qui se targue d’avoir déployé 255 millions d’euros rien qu’en 2024. Nul doute donc, que tout mis bout à bout, Pierre-Edouard Stérin éclipse haut la main la fondation Lejeune.
Parmi les autres bailleurs de fonds français figurent également, pêle-mêle : le fonds de dotation Stella Domini créé en 2018 par le Français Loïc Labouche, avec un budget annuel de 2,5 millions de dollars consacré à l’activisme anti-IVG ; la société d’investissement française Meeschaert, détenue par Laurent Meeschaert, propriétaire du média d’extrême droite L’Incorrect, et devenu conseiller d’Eric Zemmour en 2023 ; la Fondation Identité et Dignité constituée elle aussi par Laurent Meeschaert, la Fondation des Associations familiales catholiques (AFC) ou encore la Fondation française des Entrepreneurs et Dirigeants Chrétiens - toutes trois hébergées par la Fondation Notre-Dame.
Plusieurs associations françaises, parfois elles-mêmes financées par la galaxie Stérin, jouent également un rôle important de lobbying anti-genre selon le rapport : le Mouvement catholique des familles, Alliance Vita, Tradition, Famille et Propriété France, SOS Éducation, le Cler Amour et Famille (fondé en 1962 en réaction à la création du Planning familial), ou encore Magnificat - Accueillir la vie (structure d’accueil pour femmes enceintes créée en réaction à la loi Veil).
Un réseau désormais mondialisé
Si la majorité des financements anti-genre provient de l’Europe, dont la France, leur nette croissance de ces dernières années est à chercher ailleurs. Et principalement du côté de la Russie, qui occupe une bonne place dans le rapport. De 2019 à 2022, ses financements de la lutte contre le genre ont effectivement doublé, passant de 42,9 millions de dollars US à 86,7 millions.
Au cours de la dernière décennie, les acteurs européens anti-genre ont également étendu leur portée et leur influence en Afrique, note l’EPF. À plusieurs reprises, ils ont établi des antennes dans des régions clés du continent, dirigées par les organisations mères européennes. Sous couvert de dénoncer un prétendu néocolonialisme idéologique que représentent les droits humains des minorités sexuelles et de genre, les structures anti-genre européennes et américaines se développent en Afrique pour prêcher la bonne parole (dans une approche totalement coloniale, donc).
L'organisation CitizenGO, basée à Madrid, s'est par exemple implantée à Nairobi, au Kenya, en 2017.
Autre exemple : en mai 2025 était organisée, à Nairobi toujours, la seconde édition de la “Conférence panafricaine sur les valeurs familiales”. Aux manettes : le Forum des professionnels chrétiens d’Afrique (ACPF), avec la participation d’un panel d’organisations transnationales anti-genre. Parmi elles : Family Watch International, Christian Council International, Center for Family and Human Rights, Family Policy Institute, Ordo Iuris, le parti d’extrême droite espagnol Vox, Alliance defending freedom, Institute for Women’s health … ou encore - surprise ! - le Syndicat de la famille (ex-Manif pour tous).
Un épicentre politique
Les fondations politiques, fonctionnant comme des groupes de réflexion ou think tank, ont également gagné en influence dans la contestation des politiques liées au genre, selon l’EPF. Au niveau de l'Union européenne, trois fondations politiques majeures – Sallux, New Direction et la Fondation Identité et Démocratie (ID) (aujourd'hui la Fondation Patriotes pour l'Europe – PfE) – jouent un rôle essentiel dans la diffusion des idées conservatrices (j’en parlais sur Mediapart ici). “L’épicentre du mouvement anti-genre” est donc désormais du côté des partis politiques, met en avant Neil Datta.
Outre les dons de généreux mécènes, ces derniers bénéficient, en effet, d’importantes subventions publiques leur permettant d’opérer un intense lobbying “pour faire reculer des décennies de progrès en matière de droits sexuels et de genre”, selon le rapport.
La naissance de “prestataires de services anti-genre”
Autre enseignement intéressant : si les initiatives explicitement homophobes sont devenues moins visibles, l’opposition des anti-genre aux personnes LGBTQI et à la santé et aux droits sexuels et reproductifs (SDSR) se fait désormais par des biais alternatifs. Outre la gestation pour autrui (GPA), largement ciblée par ces acteurs, notamment via la Déclaration de Casablanca, ces derniers multiplient la diffusion de ce que l’EPF nomme des “prestataires de services anti-genre”, qui ciblent les jeunes, les femmes enceintes et les communautés LGBTQI afin de compromettre subtilement l'accès à la contraception, à l'avortement, à une éducation sexuelle complète et aux relations entre personnes de même genre.
“Modernes en apparence, mais profondément régressifs, ces services sont généralement promus par des organisations non gouvernementales organisées par l'Église (ONGC), sous couvert d'une image de marque crédible et étayés par des preuves déformées. Il en résulte une stratégie visant à remplacer les soins de santé fondés sur les droits et les preuves par une théologie déguisée en science”, note ainsi le rapport.
Ces services se répartissent en cinq catégories principales, selon l’EPF :
la planification familiale naturelle comme substitut à la contraception (comme la méthode Billings) ;
la technologie de procréation naturelle (comme la technologie Napro) comme alternative aux traitements de fertilité ;
des programmes d’abstinence remplaçant l’éducation sexuelle complète ;
les centres de crise de grossesse pour prévenir l’avortement ;
la reintegrative therapy (une forme de thérapie de conversion) à la place de l’inclusion LGBTQI.
En Hongrie comme ailleurs, la démographie est par ailleurs devenue l'un des principaux points d'entrée des discours anti-genre.
“L'objectif est d'utiliser la véritable préoccupation de la baisse des taux de natalité comme prétexte pour légitimer les idées et les acteurs anti-genre comme solutions aux défis démographiques de l'Europe. Cette approche a été couronnée de succès, puisqu'une étude publiée en 2022 a révélé que la majorité des discussions sur les questions démographiques au sein des institutions de l'UE étaient menées par des acteurs politiques d'extrême droite ayant des positions anti-genre communes”, note le rapport.
Lien de cause à effet ou stratégie assumée ? Parmi les 275 organisations recensées par l’EPF, 84 (30%) étaient dirigées par des femmes.4
🗞️ Mes dernières productions :
Plusieurs syndicats ainsi que l’opposition municipale de Fontenay-aux-Roses, dans les Hauts-de-Seine, dénoncent l’intrusion de l’extrême droite dans l’enseignement public. En cause : un événement organisé dans un collège par Le Réseau des parents, une association financée par le fonds du milliardaire ultra-conservateur Pierre-Édouard Stérin. Une enquête co-réalisée avec ma talentueuse consoeur Pauline Ferrari et disponible sur Mediapart.
Sous un vernis divertissant, léger et grand public, le média "Lou" promeut une vision traditionnelle de la famille hétérosexuelle et de ses rôles genrés. Or l’analyse d’une année entière de publications nous a montré que, si de nombreuses personnalités catholiques ou proches des milieux conservateurs y témoignent, toutes ne sont pas identifiées comme telles, loin de là. Premier volet d’une enquête co-réalisée avec la non moins brillante Camille Regache, à lire sur Arrêt sur images.
"Premier média social de proximité", Neo.tv, met en avant la France des "territoires" depuis maintenant cinq ans. Maison mère de Lou média, celui-ci est notamment financé par le milliardaire conservateur Pierre-Edouard Stérin (oui, on est sur le petit dossier du moment). Mais ses cofondateurs 100% masculins n’ont pas attendu l'arrivée de l’homme d’affaires pour entretenir des liens avec la droite et l'extrême droite. Co-prod avec Camille Regache, à lire sur Arrêt sur images.
Pour les nouvelles et nouveaux ici, on entend par financements anti-genre l’argent versé aux “associations, entreprises, partis politiques et autres organisations qui s’engagent à porter atteinte à la santé et aux droits sexuels et reproductifs (SDSR), aux droits LGBTQI, aux droits des enfants, ainsi qu’aux politiques et attitudes sociales favorisant l’égalité des genres” (définition du rapport de l’EPF).
Pour les non-journalistes : les pigistes sont en général payé·es au nombre de signes, soit le nombre de caractères, espaces comprises, qui se matérialise par une commande au feuillet : 1 feuillet = 1500 signes, payés plus ou moins bien selon les médias. Cf l’excellent Paye ta pige de Nora Bouazzouni, avec la plupart des tarifs pratiqués actuellement. En l’occurence, Libé prend très rarement plus de 3 feuillets.
Il est néanmoins mentionné que vous pouvez le demander gratuitement si vous êtes en incapacité de payer : faites-le donc !
J’avais consacré un article pour La Déferlante aux femmes au service de la “dédiabolisation” des partis d’extrême droite. Cela pourrait aussi totalement s’appliquer aux mouvements anti-genre (souvent liés à l’extrême droite). A ce propos : lire aussi le très dense et documenté Les Vigilantes de Léane Alestra (JC Lattès, 2025).








Merci pour cet article aussi précis que terrifiant. J’ai eu accès au rapport et c’est toujours glaçant de voir à quel point tout ceci est organisé et financé.
On parle de philanthrocapitalisme pour les grands patrons qui redorent leur blason en finançant fondation, universités etc… s’il n’existe pas déjà, il est peut-être temps d’utiliser le terme de philanthroconservatisme ?
Encore très signifiant, bien étayé. Bienvenu le lien vers tes autres papiers. Je partage et diffuse. Bisous